V
À leur retour à la Pointe-aux-Mouettes, l’oncle et le neveu reçurent les rapports de Williams et de Jones.
Le premier n’avait rien découvert de suspect dans les chambres. Les domestiques réclamaient instamment l’autorisation d’y entrer pour assurer leur service. Pouvait-il la leur donner ?
— Je n’y vois pas d’inconvénients, décida Battle. Auparavant, pourtant, j’irai faire un tour dans les étages. Une chambre qui n’est pas faite raconte souvent des choses intéressantes sur son occupant.
Jones posa sur la table une petite boîte de carton.
— Vous avez là-dedans, annonça-t-il, ce que j’ai trouvé sur le veston bleu de Mr. Strange. Les cheveux roux étaient sur la manche, les blonds sur le col, à l’intérieur, et sur l’épaule droite.
Battle examina le butin de Jones : deux cheveux roux et une demi-douzaine de cheveux blonds.
— Parfait, dit-il avec un clin d’œil amusé. Il y a dans la maison une rousse, une blonde et une brune. Maintenant, nous savons à quoi nous en tenir ! Les roux sur la manche, les blonds sur le col, c’est bien ça ! Ce Mr. Nevile Strange m’a l’air d’un petit Barbe-Bleue ! Il enlace une de ses femmes tandis que l’autre pose sa tête sur son épaule…
Jones poursuivit :
— Le sang qu’il y avait sur la manche, monsieur, est à l’analyse. On nous téléphonera les résultats dès qu’ils seront connus.
— Bien, dit Leach. Les domestiques ?
— J’ai exécuté vos ordres, monsieur. Aucun d’eux n’avait reçu ses huit jours, aucun d’eux ne paraît avoir eu le moindre grief contre la vieille dame. D’ailleurs, c’est miss Aldin qui s’occupe du personnel et il semble qu’elle s’entende fort bien avec tout le monde.
— Dès que je l’ai vue, remarqua Battle, je me suis dit que c’était une femme qui connaissait admirablement son affaire. Si c’est elle la meurtrière, nous aurons du mal à la faire pendre !
— Mais, monsieur, les empreintes qui sont sur le « Niblick »…
— Je sais, je sais ! Ce sont celles de Mr. Nevile Strange, qui est bien le plus obligeant des hommes !… On prétend que les athlètes ne sont pas très bien pourvus en matière grise – ce qui n’est d’ailleurs pas prouvé du tout – mais j’ai peine à croire que ce Strange soit un pauvre d’esprit. Quid des feuilles de séné de Barrett ?
— Le paquet était toujours sur un rayon de la salle de bains des domestiques, au second étage. Elle faisait tremper ses feuilles dans une tasse à partir de midi et elle prenait son infusion le soir, juste avant de se coucher.
— De sorte que cette infusion restait toute la journée à la disposition de tout le monde ? J’entends « de tout le monde de la maison »…
— Ce crime, dit Leach avec conviction, n’a pas été commis par quelqu’un du dehors.
— C’est bien mon avis, déclara Battle. Non pas qu’il s’agisse d’une de ces affaires qu’on peut dire inscrites dans un cercle fermé, où les étrangers ne peuvent pas pénétrer. Ce n’est pas le cas. N’importe qui peut s’être procuré une clé de la maison et être entré très simplement par la porte de la rue. Hier soir, Nevile Strange avait emporté la clé, mais quelqu’un peut fort bien s’en être procuré un double… et un vieux cheval de retour n’a même pas besoin de ça : il ouvre toutes les portes avec un bout de fil de fer. Seulement, je ne crois pas qu’un étranger pouvait connaître l’existence de la cloche et savoir que Barrett prend tous les soirs une infusion de séné. Les gens de la maison, seuls, pouvaient être au courant… Là-dessus, mon petit Jim, grimpons ! Allons voir la salle de bains et le reste avec !
Ils montèrent d’abord au second étage. La tournée commença par une pièce servant de débarras. Elle était bourrée de vieux meubles, de malles et d’objets de toute sorte.
Williams s’excusa.
— Tout ça, dit-il, je ne l’ai pas examiné. Je ne savais pas…
Battle finit la phrase :
— … Que chercher ? Parfaitement exact ! Vous auriez perdu votre temps. À en juger par la poussière du plancher, il a y six mois que personne n’a mis les pieds ici !
Les chambres des domestiques se trouvaient toutes au second étage. Battle jeta un coup d’œil rapide dans chacune d’elles. Il nota qu’Alice, la soubrette aux yeux en boules de loto, dormait la fenêtre fermée, que la longue Emma Waldes avait des parents innombrables, dont les photos encombraient le dessus de sa commode, et que Hurstall possédait quelques porcelaines de Dresde et de la manufacture royale de Derby, très jolies malgré leurs fêlures. La chambre de la cuisinière était d’une propreté remarquable, celle de son aide d’une saleté repoussante.
Dans la salle de bains, un rayon courait au-dessus du lavabo. Il était surchargé de verres à dents, de brosses variées, de pots de crème, de flacons de sels et de bouteilles de lotion capillaire. Il y avait aussi, à côté d’une tasse, un paquet de feuilles de séné entamé.
— Pas d’empreintes sur le paquet ni sur la tasse ?
— Rien que celles de Barrett, monsieur.
— On n’avait pas besoin de toucher à la tasse, observa Leach. Il suffisait de laisser tomber la drogue dedans.
Ils descendirent l’escalier. À mi-chemin entre les deux étages, Battle, qui marchait le premier, s’arrêta, examinant avec attention une fenêtre, assez haut et curieusement placée. On l’ouvrait à l’aide d’une perche pourvue d’un crochet, qu’on apercevait, appuyée contre le mur, sur le palier du premier étage.
— On abaisse le châssis supérieur avec ça, expliqua Leach, mais il ne descend pas jusqu’en bas et il est impossible d’entrer par là…
— Ce n’est pas tout à fait à ça que je pensais, dit Battle. Continuons…
C’est par la chambre d’Audrey que commença l’inspection du premier étage. Elle donnait une impression d’ordre et de netteté. Rien ne traînait. Il y avait sur la coiffeuse, harmonieusement disposé, un magnifique jeu de brosses à garniture d’ivoire. Battle ouvrit la garde-robe. Deux tailleurs, quelques jupes, deux robes du soir, deux petits ensembles d’été. Certains de ces vêtements semblaient assez ordinaires. Les autres, de coupe soignée et de tissu cher, n’étaient plus neufs.
Battle resta un instant songeur, devant une petite table à écrire. Ses doigts jouaient avec le plumier.
— J’ai examiné le buvard, ainsi que la corbeille à papiers, dit Williams. Je n’ai rien trouvé…
— Je m’en rapporte à vous, fit Battle. Il n’y a rien pour nous ici…
Un aimable désordre régnait dans la chambre voisine, celle de Thomas Royde. Il y avait des vêtements dans tous les coins et des pipes un peu partout. Un exemplaire du Kim, de Kipling, était ouvert sur la table de chevet.
— Le client, remarqua Battle, a l’habitude des boys indigènes qui font le ménage derrière lui. Il relit ses vieux amis. Traditionnaliste et conservateur, c’est probable.
Tapissée de papier clair et meublée dans une note très moderne, la chambre de Mary Aldin était petite et douillette. Les rayons d’une bibliothèque étaient couverts de livres de voyages.
— Ici, dit Battle, nous ne sommes pas chez quelqu’un du modèle conservateur. Il n’y a pas une photo ! Celle-là ne vit pas dans le passé !
Ils passèrent rapidement dans les deux salles de bains et dans trois ou quatre chambres vides, toutes très bien tenues et prêtes à recevoir des hôtes, puis, laissant de côté la grande chambre de lady Tressilian, ils descendirent les trois marches qui menaient au petit appartement dévolu aux Strange.
Battle ne s’attarda pas dans la chambre de Nevile. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre. En dessous, des rochers abrupts plongeaient droit dans la mer. Au loin, on apercevait, sauvage et nue, la falaise de Stark Head.
— La pièce a le soleil l’après-midi, dit Battle, mais la vue au réveil n’a rien de réjouissant. En plus, à marée basse, ça sent l’algue à plein nez ! Quant à cette falaise, là-bas, elle a un aspect sinistre ! Pas étonnant que les gens viennent s’y suicider.
Par la porte de communication, maintenant ouverte, ils passèrent dans la chambre voisine.
Là, tout était sens dessus dessous. Des vêtements s’entassaient dans un coin : des dessous légers, des bas, des chandails. Une petite robe de tissu imprimé avait été jetée à la diable sur le dos d’une chaise. L’armoire aux vêtements était pleine à craquer : fourrures, robes du soir, shorts, jupes de tennis…
Battle la referma avec une sorte de respect.
— La dame a des goûts dispendieux, fit-il, et son mari doit savoir ce qu’elle lui coûte !
— C’est peut-être pour ça…
Le regard ironique de son oncle dissuada le jeune Leach de continuer.
— C’est peut-être pour ça, dit Battle, reprenant la phrase, qu’il avait besoin de cent mille livres ?… Pardon, de cinquante mille livres… Possible !… Mais il serait quand même prudent de le lui demander !
Ils descendirent au rez-de-chaussée, après avoir commis Williams au soin d’informer maîtres et domestiques que l’accès aux chambres leur était rendu. Il devait, en outre, faire savoir aux hôtes de la maison que l’inspecteur Leach désirait avoir avec chacun d’eux un entretien particulier et qu’il verrait d’abord Mr. Strange.
Pendant que Williams s’acquittait de sa mission, Battle et Leach s’installaient dans la bibliothèque. Ils s’établirent derrière une table massive, de pur style victorien. Dans un coin de la pièce, le jeune agent qui s’apprêtait à faire office de secrétaire taillait ses crayons.
— C’est toi qui commenceras, dit Battle à son neveu. Et, surtout, de l’autorité, hein ?
Plissant le front et se frottant le menton de la main, il ajouta :
— J’aimerais bien savoir ce qui me fait penser à Hercule Poirot…
— Hercule Poirot ? fît Leach. Le petit vieillard belge qui joue au détective ?… Un bonhomme rigolo…
— Tu m’as l’air rigolo ! répliqua Battle. Rusé comme un singe vert et dangereux comme un léopard femelle, voilà ce qu’il est, ton petit bonhomme rigolo ! Évidemment, il n’a pas mauvaise opinion de sa personne… Mais je le verrais ici avec plaisir !… Une affaire comme celle-ci, c’est sa droite balle !
— Parce que c’est de la psychologie !
— De la vraie !
— Comment ça ?
— Pas de la psychologie à la mords-moi-le-doigt comme en font certaines gens qui ne comprennent pas la moitié de ce qu’ils lisent…
Il s’interrompit une seconde, songeant à la prétentieuse Miss Amphrey et à sa fille Sylvia.
— Non, reprit-il, de la vraie psychologie. Celle qui signifie quelque chose. Il a un truc, Poirot : il fait parler le meurtrier. Il estime que nécessairement, tout de suite ou plus tard, celui-ci est obligé de dire la vérité. Parce qu’à la longue, c’est plus facile que de mentir. Alors, c’est le faux pas, la petite erreur de rien du tout, que le coupable croit sans importance et qui permet tout de même de le coincer.
— Pour Nevile Strange, demanda Leach, si j’ai bien compris ? Je lui laisse de la corde ?
Tout en pensant à autre chose, Battle fit de la tête un signe d’assentiment.
— Ça me tracasse, reprit-il, et j’aimerais tout de même bien savoir ce qui m’a mis Hercule Poirot en tête ! C’est quelque chose que j’ai vu là-haut… Mais quoi ?… Pourquoi, diable, me suis-je mis à penser à lui ?
L’arrivée de Nevile Strange mit fin à la conversation.
Nevile, très pâle, paraissait préoccupé, mais sa nervosité excessive de la matinée avait disparu. Battle l’examina de son regard aigu. C’était positivement incroyable ! À moins qu’il ne fût incapable de tout raisonnement, cet homme savait qu’il avait laissé ses empreintes sur l’arme du crime et que la police les avait maintenant identifiées. Pourtant, il restait calme. Il n’y avait dans son allure aucune effronterie, aucune arrogance. Il était ennuyé, peut-être un peu vexé, mais parfaitement maître de lui.
— Mr. Strange, dit Leach, nous voudrions vous poser quelques questions sur l’emploi de votre temps dans la soirée d’hier et sur quelques points particuliers. J’ai le devoir de vous aviser que vous avez le droit de ne répondre à ces questions que si vous le jugez bon et que, si vous préférez qu’il en soit ainsi, vous pouvez ne parler qu’en présence du conseil par vous choisi.
Il se rejeta sur le dossier de son fauteuil pour juger de l’effet de son petit discours.
Nevile avait l’air de tomber des nues.
« Ou il ne devine pas où nous voulons en venir, se dit Leach, ou c’est un comédien rudement fort ! »
Le silence se prolongeant, il reprit :
— Alors, Mr. Strange ?
— Mais, répondit Nevile, la chose va de soi ! Demandez-moi tout ce que vous voudrez !
Leach insista :
— Vous vous rendez compte que tout ce que vous direz sera consigné par écrit et pourra, par la suite, être utilisé en justice ?
Le visage de Strange parut s’animer.
— Est-ce là une menace ? fit-il avec humeur.
— Du tout, monsieur Strange. Un simple avertissement.
Nevile haussa les épaules.
— J’imagine, dit-il, que tout cela fait partie de la routine policière. Messieurs, je suis à vous !
— Vous êtes prêt à faire une déposition ?
— Si vous appelez ça comme ça…
— Alors, voudriez-vous nous dire exactement ce que vous avez fait hier soir ? À partir, mettons, du dîner…
— Volontiers. En sortant de table, nous sommes passés au salon, où nous avons pris le café en écoutant la radio : journal parlé, etc. Puis, j’ai décidé d’aller à l’hôtel d’Easterhead Bay, pour voir un de mes amis en résidence là-bas…
— Le nom de cet ami ?
— Latimer. Edward Latimer.
— Un intime ?
— Pas tout à fait. Nous l’avons beaucoup vu depuis notre arrivée ici. Nous l’avons eu à déjeuner et à dîner, nous lui avons rendu visite là-bas…
Battle intervint.
— N’était-il pas bien tard pour aller à Easterhead Bay ?
— Vous savez, c’est un endroit très gai, qui reste ouvert jusqu’au petit jour…
— D’accord. Mais, ici, la maison est plutôt une maison de couche-tôt.
— Dans l’ensemble, c’est exact. Mais j’avais pris la clé de l’entrée et personne n’avait à veiller pour m’attendre.
— Votre femme n’a pas eu l’idée de vous accompagner ?
Il y eut dans l’attitude de Nevile un changement à peine perceptible, une sorte de raidissement, et c’est d’une voix un peu sèche qu’il répondit :
— Non. Elle avait la migraine et était déjà couchée.
Battle remercia et invita Nevile à poursuivre.
— Je montais donc à ma chambre pour me changer quand…
— Je vous demande pardon, dit Leach. Alliez-vous vous mettre en habit ou, au contraire, le retirer ?
— Ni l’un, ni l’autre. Je portais un veston bleu, qui se trouve être mon meilleur complet. Comme il pleuvait et comme je me proposais d’aller là-bas par le bac et de faire la route à pied – il y a un peu moins d’un kilomètre – je préférais mettre un veston usagé. Un gris à rayures, si le détail peut vous intéresser.
— Nous tenons à ce que les choses soient clairement précisées, dit Leach avec une feinte humilité. Continuez, monsieur Strange, je vous en prie !
— J’étais donc en train de monter l’escalier, comme je viens de vous le dire, lorsque Hurstall m’arrêta pour me dire que lady Tressilian désirait me voir. J’allai donc à sa chambre, où nous eûmes une… une petite conversation.
— Je crois, fit remarquer Battle de sa voix la plus douce, que vous êtes la dernière personne qui l’ait vue vivante ?
Nevile rougit brusquement.
— Je le pense, répondit-il avec effort. À ce moment-là, elle était très bien.
— Combien de temps êtes-vous resté avec elle ?
— Entre vingt minutes et une demi-heure, j’imagine. Ensuite, j’allai à ma chambre, je me changeai et je filai rapidement. J’emportai la clé de l’entrée.
— Quelle heure pouvait-il être ?
— Vraisemblablement, autour de 10 h 30. Je descendis la colline jusqu’au bac, où j’arrivai juste comme le bachot allait partir, je traversai et je gagnai l’hôtel d’Easterhead Bay, où je retrouvai Latimer. Nous avons bu quelques verres, puis nous avons joué au billard. Le temps passa si vite que je m’aperçus que j’avais laissé passer l’heure du dernier bachot, celui qui revient à une heure et demie. Très gentiment, Latimer s’offrit à me ramener en voiture, ce qui représente un trajet d’une bonne vingtaine de kilomètres, puisqu’il faut faire le tour par Saltington. J’acceptai. Nous avons quitté l’hôtel à 2 h et nous sommes arrivés ici vers, je pense, 2 h 30. J’invitai Ted Latimer à prendre quelque chose, mais il préféra repartir immédiatement. Je rentrai et je montai tout droit à mon lit. Je ne vis ni n’entendis rien de suspect. Dans la maison, tout dormait. Et c’est seulement ce matin, quand cette fille s’est mise à hurler, que…
Leach l’interrompit.
— Parfait ! dit-il. J’aimerais maintenant, Mr. Strange, que vous reveniez un peu en arrière. À votre conversation avec lady Tressilian. À ce moment-là, elle vous a paru très normale ?
— Oh, absolument !
— De quoi avez-vous parlé ?
— Mon Dieu, de choses et d’autres…
— Amicalement ?
— Bien sûr !
Nevile avait rougi légèrement. Leach poursuivait, de la même voix tranquille :
— Vous ne vous seriez pas par hasard disputé avec lady Tressilian ?
Comme Nevile gardait le silence, il ajouta :
— Je crois que vous feriez mieux de nous dire la vérité, car je ne vous cacherai pas qu’une partie de votre conversation a été entendue.
Nevile répondit d’un ton sec :
— Nous avons eu… comment dire ?… une petite pique… Une discussion sans importance…
— À quel propos, cette… petite pique ?
Nevile fit un effort pour rester calme et c’est avec un sourire un peu forcé qu’il donna les explications demandées.
— Eh bien ! dit-il, je vous avouerai qu’elle m’a fait de la morale ! Ça lui arrivait de temps en temps. Quand elle n’était pas contente de quelqu’un, elle le lui disait bien en face ! Que voulez-vous, c’était une vieille dame et on ne pouvait pas lui en vouloir de ne pas admettre certaines façons de voir les choses ou de comprendre la vie. Elle était contre le divorce, contre ce qu’elle appelait les idées modernes… Nous avons donc discuté… Je me suis peut-être échauffé un peu, mais nous nous sommes séparés en excellents termes, tout en convenant que nos points de vue demeuraient inconciliables !
Il ajouta, s’animant soudain :
— En tout cas, je n’ai certainement pas perdu mon sang-froid et mis fin à la discussion en assommant Camilla ! C’est ça, je suppose, que vous voulez que je vous dise ?
Leach regarda Battle. Les deux coudes lourdement appuyés sur la table, l’inspecteur-chef restait impassible.
— Ce « Niblick », reprit Leach, vous l’avez reconnu, ce matin, comme vous appartenant. Pouvez-vous expliquer le fait qu’on ait relevé sur la crosse vos empreintes digitales ?
Strange considéra le policier avec une sorte de stupeur.
— Mais, fit-il, c’est tout naturel !… C’est un club à moi, je l’ai souvent manié…
— Nous ne nous comprenons pas, dit Leach. Ces empreintes, les vôtres, prouvent que vous avez été la dernière personne à toucher à ce club. C’est cela que je vous demande de nous expliquer.
Nevile avait pâli.
— Comment voulez-vous que je fasse ? Ce que vous prétendez là est impossible, c’est tout ce que je puis dire ! Quelqu’un a dû manier ce « Niblick » après moi… Quelqu’un qui portait des gants…
— Non, Mr. Strange… Personne n’aurait pu manier ce « Niblick » dans l’intention à laquelle vous pensez, personne n’aurait pu le lever pour frapper, sans brouiller vos propres empreintes.
Il y eut un silence. Un long, très long silence.
Puis Nevile s’écria : « Mon Dieu ! » et se passa les poings sur les yeux. Un tremblement l’agitait. Les policiers le regardaient avec attention.
Au bout d’un instant, il soupira profondément. Il écarta les mains de son visage et redressa la tête. Il semblait s’être ressaisi.
— C’est impossible, dit-il, d’une voix plus calme. Ce ne peut pas être. Vous croyez que je l’ai tuée, mais vous vous trompez ! Je le jure !… Il y a là je ne sais quelle erreur tragique…
— Vous n’avez, au sujet de ces empreintes, aucune explication à nous fournir ?
— Comment en aurais-je ?… Je n’en reviens pas, c’est tout !
— Et pouvez-vous nous dire pourquoi les manches de votre complet bleu marine portent des taches de sang ?
— Des taches de sang ?
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
Il ajouta :
— Impossible !
— Vous ne vous seriez pas coupé ?
— Non… Certainement pas !
Ils attendirent.
Nevile, le front moite, semblait réfléchir. Il était comme désemparé et ses yeux égarés allaient d’un policier à l’autre.
— C’est fantastique ! dit-il, comme se parlant à lui-même. Simplement fantastique ! Rien de tout cela ne peut être !
— Des faits sont des faits, objecta Battle.
— Mais pourquoi l’aurais-je tuée ? s’écria Nevile. C’est inimaginable !… Inconcevable !… Je connaissais Camilla depuis mon enfance…
Leach s’éclaircit la gorge et dit :
— Je crois me souvenir, Mr. Strange, que vous nous avez vous-même déclaré que la mort de lady Tressilian vous fait entrer en possession d’une jolie fortune…
— Vous n’allez pas croire que ce serait pour ça que… Mais, de l’argent, je n’en veux pas ! Je n’en ai pas besoin !
— Vous le dites, Mr. Strange !
Nevile se leva d’un bond.
— Mais je peux le prouver ! Je n’ai pas besoin d’argent ! Laissez-moi appeler le directeur de ma banque, vous lui parlerez vous-même…
On demanda Londres au téléphone. Les lignes n’étaient pas encombrées et, quelques minutes plus tard, Nevile prenait la communication.
— C’est vous, Ronaldson ? dit-il, quand on l’eut mis en relation avec le directeur de la banque. Ici, Nevile Strange ! Vous reconnaissez ma voix ?… Bon !… Voudriez-vous donner à la police… Oui… Elle est chez moi en ce moment… Voudriez-vous lui donner tous les renseignements qu’elle vous demandera sur l’état de mes affaires ?… Oui, tout de suite… Je vous en prie… Merci…
Leach prit l’appareil. Questions et réponses se succédèrent.
— Alors ? dit Nevile, quand l’inspecteur posa le récepteur.
— Vous avez, répondit Leach, un compte créditeur très substantiel et la banque, qui se charge de toutes vos opérations, considère que votre situation financière est excellente.
— Donc, je vous ai dit la vérité…
— Peut-être… Je dis « peut-être », car, Mr. Strange, vous pouvez avoir pris des engagements, avoir des dettes, être victime d’un chantage… Il y a vingt raisons, dont nous ne savons rien, qui peuvent faire que vous ayez un pressant besoin d’argent !
— Mais il n’en est rien ! Je vous assure qu’il n’en est rien ! Renseignez-vous, vous verrez bien que je ne mens pas !
L’inspecteur-chef haussa ses lourdes épaules. D’un ton bonhomme, avec des accents quasi paternels, il dit :
— Nous avons assez de présomptions, je suis sûr, Mr. Strange, que vous en conviendrez, pour demander contre vous un mandat d’arrêt. Pourtant, nous n’en ferons rien pour le moment. Nous vous accorderons le bénéfice du doute.
— Vous voulez dire, fit Nevile avec un pauvre sourire, que vous êtes convaincus de ma culpabilité, mais que, désireux de m’inculper à coup sûr, vous attendrez avant de rien faire d’être fixés sur le mobile qui m’a fait agir ?
Battle ne répondit pas. Leach contemplait les moulures du plafond.
— C’est comme un mauvais rêve, poursuivit Nevile avec désespoir. Je ne puis rien dire, je ne puis rien faire !… C’est comme si je me trouvais enfermé dans un piège dont je ne pourrais sortir !
Battle fit un mouvement. Une lueur s’alluma derrière ses paupières mi-closes.
— C’est une image excellente, dit-il. Vraiment excellente… Et vous me donnez une idée…